Stress au travail et santé du cœur : ce que nous apprennent les recherches de l’Université Laval

Santé physique et ergonomie

Après un premier infarctus, reprendre un travail où l'on subit une forte pression sans marge de manœuvre double le risque de récidive. C'est l'un des résultats marquants des recherches menées à l'Université Laval, au Québec. Ces travaux montrent aussi une bonne nouvelle : en agissant sur l'organisation du travail, il est possible de réduire ces risques de façon durable.

Une équipe qui suit les travailleurs dans la durée

À l'Université Laval, à Québec, une équipe de chercheurs en santé au travail, à laquelle appartient la chercheuse Chantal Brisson, étudie depuis les années 1990 les effets de l'environnement psychosocial du travail sur la santé.

Sa force tient à sa méthode : plutôt que de mesurer le stress à un seul moment, ces études suivent les mêmes personnes pendant plusieurs années. C'est ce qui permet de distinguer une simple coïncidence d'un lien solide.

Ces travaux s'appuient sur un modèle central en santé au travail, celui de la tension au travail (« job strain », modèle de Karasek) : la combinaison d'une forte demande psychologique et d'une faible latitude décisionnelle, c'est-à-dire peu de prise sur la façon de faire son travail.

Stress au travail et tension artérielle

Publiée dans l'American Journal of Public Health (Guimont et al., 2006), une étude a suivi 6 719 employés de bureau de la ville de Québec pendant sept ans et demi.

Résultat : chez les hommes exposés de façon répétée à une tension au travail, la pression artérielle systolique était en moyenne près de 2 mmHg plus élevée que chez ceux qui n'y étaient pas exposés. Chez les femmes, l'association allait dans le même sens, avec des effets moins marqués.

Deux millimètres de mercure peuvent sembler peu à l'échelle d'une personne. Mais l'hypertension est l'un des principaux facteurs de risque cardiovasculaire, et ce qui compte ici, c'est l'effet d'une exposition cumulée dans le temps, sur l'ensemble d'une population de travailleurs.

Après un infarctus, un retour au travail à risque

C'est l'une des études les plus marquantes de l'équipe. Publiée dans le JAMA en 2007 (Aboa-Éboulé et al.), elle a suivi 972 personnes âgées de 35 à 59 ans qui avaient repris le travail après un premier infarctus, pendant près de six ans en moyenne.

Les personnes exposées à une tension au travail chronique avaient un risque deux fois plus élevé de nouvel événement coronarien : récidive d'infarctus, angine instable ou décès d'origine cardiaque. Ce résultat restait valable après avoir tenu compte de 26 autres facteurs de risque coronarien

Dans un éditorial accompagnant l'article, la chercheuse suédoise Kristina Orth-Gomér, de l'Institut Karolinska, appelait à mieux prendre en compte la tension au travail dans la pratique clinique.

Pour les professionnels de la santé au travail, le message est clair : un retour au travail après un événement cardiaque ne se prépare pas seulement sur le plan médical. Les conditions de travail qui attendent la personne comptent aussi.

Agir sur l'organisation : la preuve par l'hôpital

L'équipe ne s'est pas arrêtée au constat. Elle a testé une intervention participative dans un hôpital de soins aigus, en la comparant à un hôpital témoin (Bourbonnais et al., Occupational and Environmental Medicine).

Le point de départ. Chez les soignants, l'évaluation initiale montrait des facteurs de risque psychosociaux nettement associés à la détresse psychologique :

Facteur au travail Prévalence de la détresse psychologique
Faible reconnaissance 2,9 fois plus élevée
Déséquilibre entre efforts et reconnaissance 2,7 fois plus élevée
Forte demande psychologique 2,3 fois plus élevée
Faible soutien des supérieurs et des collègues 1,4 fois plus élevée

La méthode. Une équipe réunissant toutes les parties concernées a identifié 56 situations problématiques et construit des solutions sur le travail d'équipe, les effectifs, l'organisation du travail, la formation, la communication et l'ergonomie.

Les résultats. Après un an, plusieurs facteurs de risque avaient diminué dans l'hôpital concerné, tout comme les troubles du sommeil et l'épuisement lié au travail. Trois ans plus tard, l'effet se confirmait : presque tous les facteurs de risque s'étaient améliorés, et l'épuisement professionnel avait significativement diminué. Dans l'hôpital témoin, le soutien social et l'autonomie s'étaient au contraire dégradés.

Les auteurs concluent à l'efficacité à long terme de l'intervention, et jugent la démarche participative « hautement exportable » à d'autres organisations.

Ce que ces recherches changent pour les entreprises

1. Le stress au travail est aussi une question de santé physique. Ces études le montrent sur le cœur et la tension artérielle, mesurés de façon objective et sur plusieurs années.

2. La durée d'exposition compte. Ces études relient les effets observés à une exposition répétée ou chronique. Repérer tôt les situations de tension permet d'agir avant que leurs effets ne s'installent.

3. Le retour au travail après une maladie cardiaque mérite une attention particulière. Adapter la charge, redonner de la marge de manœuvre et assurer un suivi font partie d'un retour réussi.

4. L'organisation peut changer les choses. L'expérience menée à l'hôpital montre qu'une démarche participative, qui associe direction, encadrement et collaborateurs, produit des effets mesurables et durables.

La leçon principale de ces travaux est encourageante : les risques liés à l'organisation du travail ne sont pas une fatalité. Ils se mesurent, se comprennent et se réduisent.

Sources et références

•      Guimont C., Brisson C. et al. (2006). Effects of job strain on blood pressure: a prospective study of male and female white-collar workers. American Journal of Public Health. Résumé : NBC News.

•      Aboa-Éboulé C., Brisson C. et al. (2007). Job strain and risk of acute recurrent coronary heart disease events. JAMA, 298(14), 1652-1660. Résumé : ScienceDaily.

•     Bourbonnais R., Brisson C., Vinet A. et al. (2006). Development and implementation of a participative intervention to improve the psychosocial work environment and mental health in an acute care hospital. Occupational and Environmental Medicine, 63(5).

•     Bourbonnais R., Brisson C., Vinet A., Vézina M., Abdous B., Gaudet M. (2006). Effectiveness of a participative intervention on psychosocial work factors to prevent mental health problems in a hospital setting. Occupational and Environmental Medicine, 63(5), 335-342.

•     Bourbonnais R., Brisson C., Vézina M. (2011). Long-term effects of an intervention on psychosocial work factors among healthcare professionals in a hospital setting. Occupational and Environmental Medicine, 68(7), 479.

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